Chirac, une caricature de lui-même ?
"Cinq visages superposés qu'il faut enlever, l'un après l'autre, pour atteindre la profondeur du zigoto, un aventurier contrarié venu en politique par opportunité, plus que par ambition" me confie l'auteur dans un échange informel sur l'ouvrage et la fonction présidentielle, à quelques semaines du 1er tour. Car finalement, à travers les entretiens menés par Xavier Panon avec ceux qui l'ont connu, on découvre un Chirac plutôt routard dans sa jeunesse, charmé par les sirènes de l'administration ou de l'aviation. Mais, pour prouver sa valeur à son père et sa belle-famille, il a accepté d'être poussé en politique, à la manière d'un "bulldozer" comme le surnommait Pompidou. Il faut dire que les sobriquets ne lui ont pas fait défaut. C'est sans doute celui qui a été le plus raillé dans la presse et par les humoristes. Cela lui était égal. Pour paraphraser Edgar Faure, qu'on parle de lui en bien ou en mal peu importe. L'important, c'était qu'on parle de lui. Sa marionnette est devenue un personnage qui cristallise les attentes du moment et auquel l'opinion publique s'est attachée. Un Saint Sébastien criblé de flèches. "Plus on dit du mal de lui, plus il s'en sert" décrypte Xavier Panon. "Car, même au comble de l'ironie, l'humour crée toujours une distance critique. Critique certes, mais une distance quand même". Alors Chirac s'est caché derrière son costume de guignol, feignant l'inculture et la naïveté, puisant son énergie dans sa victimisation. La moquerie l'a endurci. Ainsi en embuscade, il fonce.
Plus flingueur que Tonton
Plus flingueur que Tonton
Dans sa quête de reconnaissance, Chirac fut un excessif, un "homme à foucades". Voire un "tueur" politique de premier ordre, façon Pilate. Lors du CPE, il a laissé délibérément Dominique de Villepin mener son projet à terme, sachant pertinent qu'il allait se heurter à l'hostilité du peuple. Une tactique de guerrier pour laisser l'ennemi se sacrifier avant l'échéance présidentielle. Chirac aurait-il appliqué à la lettre les recettes de Machiavel ? "Chirac fait tuer, organise les obsèques et s'occupe de la veuve" ironise Xavier Panon. Pourtant, les Français n'ont pas cette image de l'ancien président qu'ils voient plutôt comme un papi gâteau, l'animal politique le plus populaire du Salon de l'Agriculture. Celui qui a dit "non" aux Américains lors du conflit en Irak. En effet, en chantre des civilisations premières, Chirac s'était forgé une stature internationale, jouant aux familiarités avec les grands de ce monde. Pour lui, l'avenir de la Russie, c'était Boris Eltsine. Or, il était le seul à le penser. Chirac visionnaire ? Pas toujours. D'après Xavier Panon, une trop grande proximité avec certaines figures des pays arabes l'aurait empêcher de voir les prémices d'un certain printemps...
La solitude du pouvoir
La solitude du pouvoir
Chez Chirac, l'exercice du pouvoir a-t-il comblé un vide ? Selon la formule consacrée, pour être Président de la République, il faut aimer les Français. Être proche d'eux tout en gardant une certaine réserve. C'est tout le paradoxe du chef de l’État, un job sanctuarisé. Et ce n'est pas le seul. Lorsqu'il accède à la fonction suprême, le président devient hors norme. Il n'a personne au-dessus de lui, même si c'est au peuple à qui il doit rendre des comptes. Mais le pouvoir politique est un rôle de composition, une tension créative entre deux extrêmes : dire la vérité et savoir mentir. En outre, compte tenu du rythme de travail imposé par la durée du quinquennat, et pour faire face à l'immédiateté de la société moderne, le président est à la fois dans l'action et dans la réflexion. "Il doit inscrire son action dans un scénario" explique Xavier Panon. "Et éviter la précipitation. Une initiative politique peut revenir comme un boomerang dans la figure des gouvernants. D'où l'extrême prudence de Chirac dans la volonté de réforme qui a conduit les Français à l'accuser d'immobilisme". En matière de réforme, Xavier Panon recommande la méthode rocardienne : garder le secret tant que le projet n'est pas bouclé pour éviter les risques d'incompréhension et de provocation. "La clef d'une réforme réussie, c'est la maîtrise du temps et de la pédagogie".
Et maintenant, y a-t-il une vie après l’Élysée ? Malgré la maladie, Chirac exerce encore des responsabilités, passe quelques coups de fil, déjeune ici ou là. "Pour entretenir sa vitalité intellectuelle malgré les pertes de mémoire, on lui fait croire qu'il est encore un peu président, en lui imposant un agenda" confie Xavier Panon. "Cela le maintient en vie". C'est sans doute cela qui le rend plus sympathique : la force de Chirac est finalement dans sa faiblesse et sa solitude. Car l'homme qui a côtoyé la mort pendant la Guerre d'Algérie demeure aujourd'hui indifférent aux traces qu'il laissera dans l'Histoire.
